mercredi 30 décembre 2009

Nouvelles médiations, nouveaux médiateurs de la lecture numérique


Le passage au numérique nous amène à revoir la manière dont nous concevons la lecture en tant qu’activité culturelle. Les technologies numériques sont porteuses de nouvelles médiations, mais s’agit-il vraiment de mutations ? C’est la question sur laquelle s’est penchée Brigitte Simonnot lors du colloque sur les Métamorphoses numériques du Livre qui s’est tenu à Aix-en-Provence le 30 novembre et 1er décembre 2009.

Brigitte Simonnot, maître de conférences en Sciences de l’Information et de la communication à l’Université Paul Verlaine de Metz, est également chercheur au Centre de Recherche sur les Médiations. Elle analyse actuellement les dispositifs d’accès à l’information ainsi que leurs usages, notamment dans les domaines de la recherche d’informations en ligne.

Afin de répondre à la question concernant les nouvelles médiations et les nouveaux médiateurs de la lecture numérique, Brigitte Simonnot à introduit son intervention en rappelant les différents registres de médiation, évoqués par Roger Chartier puis s’est ensuite attardée sur l’exemple des moteurs de recherche en ligne afin d’illustrer son propos.


Trois registres de mutations

Selon Roger Chartier, trois registres de mutations sont à considérer : l’ordre des discours, l’ordre des raisons et l’ordre des propriétés.

L’ordre des discours, dans un premier temps, est un ordre établi à partir de la relation entre les objets (la lettre, le livre, le journal, la revue, l’affiche, etc.), des catégories de textes et différents usages de l’écrit. Il y a donc des influences réciproques entre l’objet d’inscription et la diffusion des textes, entre la nature même de l’objet et la composition du texte. On pourrait, à partir de là, se demander si le choix de telle ou telle catégories d’objets implique donc de façon inéluctable telle ou telle catégorie d’usage. La sociologie de la technique démontre que cette idée d’un déterminisme technique est à dépasser. Les objets mutent et ne font souvent que traduire des conventions sociales ou des changements de pratiques, favorisant ainsi, de nouvelles manières de dire ou d’écrire. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre dire que dans le domaine du numérique il n’existe qu’un support de restitution unique : l’écran. Cependant cette idée est à démentir car il existe, en réalité, de multiples formes d’écrans avec différentes propriétés (écran de portable, écran d’ordi,…). Mais il n’en reste pas moins que la restitution de formules numérique à l’écran demeure instable, puisque c’est en effet la première fois que l’on dissocie le support de projection du document de son support de restitution.

L'ordre des raisons, dans un second temps, représente d’une part, une manière d’organiser son argumentation et, d’autre part, les différents critères que va pouvoir utiliser le lecteur pour accepter ou refuser cette argumentation. Ainsi, certains types de documents vont nécessairement, appeler différents types de lectures. Expliquons-nous. Chaque texte, qu’il s’agisse d’un roman, d’une encyclopédie, d’un article de presse, d’une revue scientifique ou autres va disposer d’un outillage adapté au lecteur, qui va caractériser le texte et définir l’auteur. Ainsi une table des matières, un index ou des notes en bas de page, vont être plutôt caractéristiques du domaine scientifique. Alors que dans un roman, l’auteur tentera plutôt d’installer une connivence avec son lecteur, sans faire référence précisément à des citations ou des textes antérieurs.
Nous voyons ici qu’il existe de multiples formes de lectures qui peuvent être intensives (passive ou ludique) ou érudites (active, extensive ou sélective).

Enfin, on distingue, toujours selon R. Chartier, l’ordre des propriétés des deux précédents. Cet ordre inclus d’une part, le droit d’auteur et d’autre part, la notion de copyright.
Il est certain qu’avec l’avènement du numérique, le droit d’auteur, au sens premier du terme, est de moins en moins respecté par les internautes. Dans l’enseignement il est, par exemple, assez difficile d’obtenir que les étudiants citent leurs sources puisque beaucoup ne considèrent pas la paraphrase comme une forme de citation. On voit également, un nombre en constante augmentation, de textes non signés ou publiés sous des pseudonymes. Il s’agit la d’une pratique déjà présente dans le domaine de l’imprimé et présente dans la législation mais qui s’accroît avec le numérique. La figure de l’auteur a toujours été considérée comme un garant de l’identité et de l’authenticité du texte. La volonté de publier de manière anonyme ou sous un pseudonyme reflète donc peut être un besoin de s’exprimer avec plus de liberté et de retranscrire des choses plus intimes ou l’on n’engagerait pas sa personnalité.
Parallèlement à cette notion de droit d’auteur on relève la notion de copyright qui nous vient de la cyberculture et qui traduit une volonté de donner un plus large accès aux ressources culturelles.


Nouveautés apportées par le numérique

Plusieurs notions apparaissent ou se développent avec l'avènement du numérique; la notion de «lien hypertexte», inventée par Ted Nelson et qui traduit les nouvelles textualités auxquelles nous sommes confrontés dans nos pratiques de lecture; le concept de fragmentation des textes qui est de plus en plus prononcé; et enfin, des annotations qui peuvent rester privées, être partagées et préservées.

Lien hypertexte
Selon Ted Nelson la notion de « lien hypertexte » est bidirectionnelle car un lien permet à la fois de réaliser le contexte des documents et de revenir en arrière. Dans le domaine de l’imprimé le contexte est donné par rapport au document physique (auteur, date de publication, lieu, éditeur, citations,…) alors que dans le domaine du numérique un lien hypertexte va plutôt mettre en avant la multiplicité de lecture qui devient possible. Ces liens sont extrêmement diversifiés (navigation, citations à la manière des références bibliographiques,…) mais s’ils font parfois l’objet de manques, et souvent foisonnant à l’excès.

Fragmentation des textes
Cette fragmentation des textes n’est pas un phénomène nouveau. Il s’agit, en effet, d’une pratique déjà visible dans le domaine de l’imprimé (séparation en paragraphes, notes de bas de pages, index, pagination,…) mais elle s’est considérablement accélérée et développé avec le numérique qui a permit de nouvelles combinaisons. Cette fragmentation facilite une lecture par passages où lecteur peut s’affranchir de la logique de l’auteur et ainsi se détacher du texte et prendre du recul.

Annotations
Les annotations, enfin, sont des pratiques issues d’une lecture attentive. Ces annotations vont enrichir notre propre lecture mais elles restent souvent personnelles et si elles sont partagées (annotations sur un livre emprunté à la bibliothèque par exemple) on n’en est plus le détenteur, elles sont donc éphémères. Le numérique permet de palier à ces désagréments puisqu’il permet de préserver ces annotations et de les garder privées ou de les partager. De plus on peut publier de manière particulièrement rapide et de mettre en discutions ces textes dans des espaces de lecture partagées. Il s’agit là d’une certaine forme d’oralité, qui tend cependant plus de l’informelle et de la discussion à bâtons rompus, que de l’ordre d’une discussion formelle. Ce type d’échange même s’il semble, pour beaucoup, négatif, représente plutôt un instrument privilégié de la littérature créative.


De nouvelles médiations de la lecture numérique...

Une médiation est, selon M. Akrich, une « mise en relation qui transforme chacune des entités qui sont reliées ». Une médiation ne vas donc pas simplement être un intermédiaire entre des entités, elle va également modifier chacune d'entre elles; de la même manière qu’un pont entre une île et un continent va à la fois relier et modifier l’environnement.

On note qu’avec l’avènement du numérique sont apparus des mutations au niveau des médiations techniques et on se trouve aujourd'hui confronté à un paradoxe.
En effet, il est certain que le web facilite la publication et l’accès aux publications de manière inégalée par rapport aux technologies précédentes. Mais malgré tout, l’accès à cette information reste particulièrement restreint. On note ainsi, selon les statistiques d’audiences des principaux outils d’accès à l’information, que Google détient un quasi monopole avec 88,4%, suivi de Bing avec 3%.

De nouveaux infomédiaires font également leur apparition et prennent en charge une certaine médiation entre l’offre et la demande de lecture. Si au début du web les annuaires ont permis aux internautes de se familiariser avec le support ils ont rapidement cédés la place aux moteurs de recherche. Ces services, accessibles 24h sur 24h, 7 jours sur 7, répondant toujours à la demande, offrant des suggestions orthographiques, des résumés automatiques (extraits de textes),...expliquent facilement l’engouement des internautes pour ces nouveaux infomédiaires. Mais on perçois facilement le danger qui se profile, car si les moteurs travaillent sur ces technologies afin de nous permettre nous passer des sources, ils opèrent ainsi une sorte de clôture du monde informationnel. Ils se placent comme des opérateurs technologiques assez neutres, alors qu’en réalité ces moteurs cumulent un certain nombre de rôles: index interne, catalogue et prescripteurs de lecture,…

Il s'agit là d'une forme de naturalisation du dispositif. Cette naturalisation est expliquée par Madeleine Akrich qui évoque dans Les formes de la médiation technique, la « stabilisation du dispositif technique » et les « formes d’organisation qui la font accepter ». Cette naturalisation fait en sorte que les propriétés du dispositif semblent inhérentes aux objets. Ainsi, dans le domaine des moteurs de recherche, on parle souvent de «résultats avec des liens commerciaux et des liens naturels » et ce sont, ces dits « résultats naturels » qui sont une forme de naturalisation. L’ordre imposé par le moteur de recherche tend, ici, à faire disparaître le dispositif et la manière dont il est conçu derrière certains termes du langage.


...et de nouveaux médiateurs ?

On peut se demander aujourd'hui si le numérique a également permis, l’éclosion de nouveaux médiateurs de la lecture numérique. Dans le domaine de la lecture, les médiations humaines sont assurées aujourd’hui par un certain nombre de professions. Les enseignants, qui sont prescripteurs de lecture et apprennent à leur public à lire; les bibliothécaires, qui permettent un plus large accès à la lecture; les journalistes, critiques et bien entendu, les éditeurs et libraires qui diffusent la lecture. Le numérique à fait et fait toujours débat dans ce domaine : remet-il en cause toutes ces professions ? Selon B. Simonnot ces peurs sont dérisoires car le rôle de chacun n’est pas repris par le numérique mais seulement imité. Les médiateurs humains ne doivent cependant pas se laisser engourdir ou paralyser par ces nouveaux infomédiaires. Ils doivent, au contraire, occuper le terrain, s’adapter, donner du sens à la fois à la tradition de la lecture et à ses pratiques, ne pas éluder les usages, ni les pratiques des lecteurs mais plutôt leur donner du sens.


Conclusion

En conclusion, les lectures numériques sont multiples et partagées. Elles permettent, certes, d’accéder au texte mais ce simple accès reste insuffisant. Il est nécessaire de s’approprier ce texte, de le comprendre, de le partager et d’échanger dessus. De nouveaux modèles sont en train d’émerger mais ne sont pas du tout stabilisés, nous sommes donc dans un moment particulièrement approprié pour en parler et pour réagir. Les accès aux dispositifs sont considérablement élargis et nous pouvons aujourd’hui s’approprier de nouvelles informations. C’est dans la technique que la société puise les moyens de ses fins, il est donc essentiel d’examiner personnellement ce qu’on gagnera et perdra de ces mutations. La meilleure manière de le faire étant d’examiner du point de vue des pratiques des usages quel contrôle et orientations sociales les infomédiaires du numérique pourront mettre en place.


Lectures connexes:

Roger Chartier: De l'écrit sur l'écran, communication présentée lors du colloque Les écritures d’écran : histoire, pratiques et espaces sur le Web

Ted Nelson: Morceaux choisis, publié par le Ministère de la Culture


Autres interventions du colloque:

Intervention de Thierry Baccino: Les lectures numériques : réalité augmentée ou diminuée ?
par Tachedencre00

Intervention d'Isabelle le Masne: La bibliothèque numérique de la BnF.
par L'apprenti bibliothécaire

Intervention de Marin Dacos: Read/write Book. Le livre devient inscriptible.
par Bibulles

Intervention de Bernard Stiegler: Une rétention tertiaire.
par Abracadabibliothesque

Intervention de Alain Giffard: La lecture numérique peut-elle se substituer à la lecture publique ?
par Bibliorev et Bibliophage

Intervention de Gilles Eboli: Les bibliothèques face au numérique ou les bibliothèques avec le numerique ?
par Bibliopholie

Intervention de Hervé Le Crosnier: Pratique de lectures à l’ère de l’ubiquité, de la communication et du partage de la connaissance.
par Bibliocompagnie

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